Après
des études au Conservatoire de Musique du Québec à Montréal
de 1953 à 1955 avec Saul Goodman et Louis Charbonneau, Pierre
Béluse a commencé sa carrière professionnelle
comme batteur dans des orchestres de jazz et de danse. Il eut alors
la chance de jouer avec des musiciens tels que Coleman Hawkins, Jimmy
Heat, J.J. Johnson, René Thomas, Jackie McClean, Don Ellis,
Paul Bley, Pierre Leduc, Michel Donato, Jacques Brel ainsi que l’ensemble « Les
Double Six de Paris ».
Il participa également à de nombreux enregistrements
de disques dont « Art Gallery Jazz » avec Galt McDermot, « Canadian
Talent Library » avec Armas Maiste, « Live at Cleo’s
Jazz Bar » avec le Pierre Béluse Sextet et « Toucher
les Continents » avec l’Ensemble Daniel Lessard.
En plus de ses activités professionnelles comme batteur,
il entreprit une carrière de percussionniste symphonique
en 1959 au sein de l’Orchestre Symphonique de Montréal,
dont il fut membre régulier jusqu’en 1980. Il occupa
par la suite, de 1982 à 1994, le poste de premier percussionniste à l’Orchestre
du Centre National des Arts à Ottawa.
Parallèlement à ses engagements avec ces deux orchestres,
Pierre Béluse oeuvra comme percussionniste dans les studios
d’enregistrement, ce qui lui permit d’endisquer avec
la majorité des compositeurs, arrangeurs, chanteurs et chanteuses
populaires du milieu artistique québécois.
Pierre Béluse fut aussi l’un des
pédagogues
de la percussion les plus marquants des dernières décennies.
Titulaire des classes de percussion à l’Université McGill
de 1967 à 2001 et de l’Université d’Ottawa
de 1983 à 1992, il a formé plusieurs générations
de professionnels de la musique. On retrouve aujourd’hui
de ses anciens étudiants dans des postes clé au
sein d’orchestres symphoniques, ensembles musicaux, groupes
de percussion et maisons d’enseignement partout au Canada.
De 1982 à 1990, Pierre Béluse fut
membre du corps professoral des festivals de la « Canadian
Association of Youth Orchestras » à Banff en Alberta.
De 1994 à 2000,
il fut également professeur à l’Orchestre National
des Jeunes du Canada, à Kingston en Ontario.
C’est dans le cadre de ses activités
d’enseignement à l’Université McGill
que Pierre Béluse créa l’Ensemble de Percussion
McGill qu’il dirigea de 1969 à 2001, et avec lequel
il enregistra quatre disques de musique contemporaine. En marge
des activités de cet ensemble, il créa également
l’ensemble « Concept Neuf », spécialisé dans
les musiques populaires et du monde, qu’il dirigea de 1978 à 1982.
Deux disques furent enregistrés avec cet ensemble.
Malgré la variété et la
quantité de
ses activités comme batteur, percussionniste classique et
professeur, c’est surtout à la musique contemporaine
que Pierre Béluse a consacré l’essentiel de
ces énergies créatrices. Invité comme soliste à la
Société de Musique Contemporaine du Québec,
au « New Music Consort » de Toronto, au « Pierrot
Ensemble » et à « Espace Musique » à Ottawa, à la
SRC – « Musique Actuelle », à la CBC – « Two
New Hours », aux Événements du Neuf, aux Nocturnales
(Université de Montréal) et aux Jeunesses Musicales
du Canada, il a également participé, toujours comme
soliste, à l’enregistrement de plus d’une quinzaine
de disques, tous consacrés à la musique contemporaine.
Plusieurs compositeurs canadiens importants ont écrit des œuvres
pour Pierre Béluse et l’Ensemble de Percussion McGill,
dont François Morel, Alcides Lanza, Keith Tedman, Myke Roy
et Walter Boudreau. Pierre Béluse a également lui-même
composé quelques œuvres musicales, seul ou en collaboration
avec d’autres musiciens, dont « Zônes » (1971)
et « Complicité » (1980) pour ballet, et « Épisodie
III », qui combinait instruments à percussion, instruments
inventés et électroacoustique.
Pierre Béluse fut président de
la section québécoise de la « Percussive
Arts Society » de 1979 à 1986. En 1979, l’Ensemble
de Percussion McGill obtint le Grand Prix du Disque du « Conseil
Canadien de la Musique », et en 1992, le Prix Darius Milhaud,
décerné par le Concours d’Interprétation
de Musique Française à Montréal.
Les propos qui suivent ont été recueillis le
30 juillet 2003 par Robert Leroux
RL : Comment a démarré ta carrière?
PB : J’ai d’abord été batteur professionnel,
mais en 1959 ma carrière a pris une nouvelle direction.
Mes deux années d’études au Conservatoire m’ont
permis, en 1959, de gagner l’audition de l’Orchestre
Symphonique de Montréal pour le poste de 3e percussionniste
surnuméraire.
RL : Mais tu as tout de même continué comme batteur
durant tes premières années à l’OSM?
PB : Oui, c’est vrai, j’ai notamment
beaucoup joué à la « La
Tête de l’Art » jusqu’en 1963, année
où Zubin Metha fut nommé directeur artistique de
l’OSM. Son engagement coïncidait avec l’ouverture
de la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. À ce
moment-là,
l’OSM a ouvert un concours pour combler de façon permanente
le poste de 3e percussionniste, et j’ai gagné l’audition.
RL : Tu as été membre de l’Orchestre
Symphonique de Montréal pendant 21 ans. L’OSM n’a
cependant pas été le seul centre de tes préoccupations
musicales, est-ce exact?
PB : Les choses ont évolué pour
moi d’une drôle
de façon. La percussion était de plus en plus populaire
et au début des années 60 dans les studios d’enregistrement,
on l'utilisait beaucoup, on en mettait partout. Donc,
comme percussionniste, je travaillais beaucoup dans les studios.
Tout ça en plus de l’OSM. J’ai
donc été percussionniste classique, percussionniste
populaire, mais aussi éventuellement percussionniste en
musique contemporaine.
En novembre 1968, j’ai eu la chance de jouer une œuvre
marquante du compositeur italien Luciano Berio, « Circles »,
et cette expérience unique a démarré une autre
carrière
pour moi. Je pense que c’est à partir de ce moment-là que
j’ai commencé à me spécialiser dans
la musique contemporaine.
RL : Qu’est-ce que cet événement avait
de si spécial
par rapport à ce que tu avais fait jusque-là pour
que tu dises aujourd’hui que ça été l’élément
déclencheur d’une nouvelle carrière pour toi?
PB : Avec la musique contemporaine, j’avais
désormais
la possibilité d’inventer des instruments, de faire
de la recherche sonore. On jouait souvent sur des instruments faits à partir
d’objets hétéroclites, et qui offraient une
sonorité intéressante : des roues et des ressorts
de suspension de voiture, des plaques de tôle, etc. On faisait
de la musique avec ça. Je trouvais fantastique de pouvoir
impressionner le public avec de nouvelles combinaisons d’instruments
et de sonorités. C’était aussi la découverte
de la musique de compositeurs tels que Luciano Berio ou John Cage,
et ici des Tremblay, Garant, Morel, etc. Ça me donnait
la chance d’évoluer. Cet engouement pour la musique
contemporaine a d’ailleurs duré toute ma carrière.
Par la suite, alors que j’étais devenu professeur à l’Université McGill,
j’ai fondé l’Ensemble de Percussion McGill,
et on a continué d’évoluer et de développer
encore plus dans la musique contemporaine.
RL : Tu as toujours été passionné par
ta recherche de sonorités nouvelles. D’où t’est
venue cette passion pour les sons nouveaux?
PB : Quand j’étais enfant, il y
avait à Lachine,
là où j’habitais, une voie ferrée qui
faisait un virage serré tout près de chez moi. Lorsque
le train passait, les wagons tournaient et les roues émettaient
des grincements et crissements que j’aimais entendre. Plus
tard, quand j’ai commencé à joué du
Cage par exemple, on recréait ces sonorités en jouant
les cymbales avec des archets, en jouant dans les cordes des pianos
avec des pièces de métal, en trouvant des sonorités
nouvelles, c’était effectivement comme redécouvrir
un nouveau monde, mais avec des références avec ce
que j’avais entendu plus jeune.
À partir de là, il n’y avait plus de limite!
À chaque fois que j’entrais dans un magasin de musique,
par exemple, j’essayais toutes les cymbales. S’il y
en avait une qui donnait une sonorité nouvelle et agréable à mon
oreille, je l’achetais. Et je savais que même si je
devais ne m’en servir qu’une seule fois, ce serait
déjà assez. Elle aurait servi pour faire de la musique.
Pour moi, choisir tous les instruments avec soin, c’était
comme recréer une gamme de sonorités, accordées,
assorties, avec des textures semblables, ou de facture différente.
À un moment donné, je me suis retrouvé avec
une collection de 250 cymbales de toutes sortes et de toutes provenances.
Les
possibilités étaient là. Aujourd’hui
bien sûr, il y a plus d’électronique et beaucoup
de tout cela a disparu.
RL : Avec toute cette recherche, beaucoup d’œuvres
nouvelles ont été créées. Beaucoup
de compositeurs se sont mis à écrire pour percussion à cette époque.
Quel était ton rapport avec les compositeurs dans toute
cette recherche de sonorités? Comment fonctionnais-tu avec
eux?
PB : Ils avaient toute la liberté, toute
la latitude voulue. Avec certains, il n’y avait pas de limites :
3 jeux de cloches tubulaires, des claviers, des multitudes de gongs,
etc. Aujourd’hui,
on a plus tous ces instruments, mais dans le temps, on les avait.
Je me souviens par exemple de « Circuit I » de Serge
Garant, on avait une panoplie d’instruments incroyable. Juste
en tambours, on devait avoir au-delà de 36 hauteurs différentes
de peaux entre les congas, les bongos, les toms, les grosses caisses,
et pas un ne sonnait pareil. Une gamme de sonorités encore,
seulement avec des tambours.
Si par contre ils nous demandaient des choses vraiment impossibles,
comme jouer des instruments avec des baguettes inappropriées
et dommageables, on le leur disait et ils apportaient les changements
nécessaires.
RL : À l’Université McGill, tu as
formé plusieurs
générations de percussionnistes, dont beaucoup sont
devenus des professionnels. Qu’est-ce qui t’a amené à prendre
un poste d’enseignant, alors que tu avais déjà beaucoup
d’activités comme musicien professionnel?
PB : En 1967, on ne trouvait de classe de percussion
qu’au Conservatoire.
Pourtant, il y avait plus de demande que ce que le Conservatoire
pouvait absorber. Le doyen de la Faculté de musique de McGill
m’avait donc convoqué pour discuter de l’opportunité d’établir
une classe de percussion à McGill. J’ai accepté et
je me suis fait prendre au jeu, j’y suis resté 34
ans! J’ai eu des classes de 15 et même 18 étudiants
certaines années.
De fil en aiguille, c’est devenu une école de percussion
réputée. On avait les instruments, les locaux, un
ensemble permanent de percussion. Les étudiants pouvaient
acquérir une formation polyvalente.
RL : Justement, ces étudiants ont pris des directions
fort différentes,
certains se retrouvant dans des orchestres symphoniques, d’autres
ayant exploré les musiques du monde, etc. Devant toutes
les avenues et toutes les spécialisations possibles aujourd’hui,
quelle était ton approche à l’enseignement
de l’instrument?
PB : Je vérifiais toujours d’abord
la précision
rythmique, quelle que soit le type de musique. Si la précision
n’était pas là, je leur apprenais à jouer
avec un métronome, sur les instruments de base, c'est-à-dire,
caisse, claviers, timbales, etc. Après, s’ils voulaient
aller dans d’autres voies musicales, ils auraient à tout
le moins développé leur précision et leur
technique de base. Si les étudiants voulaient travailler
d’autres instruments appartenant à d’autres
cultures, comme les congas, je considérais la chose comme
extérieure à leur programme à McGill, c'est-à-dire
qu’ils pouvaient le faire, mais en dehors de leurs études.
J’expliquais aux étudiants que je faisais travailler
la base, et que s’ils voulaient travailler d’autres
instruments, je leur donnerais des noms de professeurs spécialisés
dans ces instruments qu’ils pourraient aller consulter. Je
les informais d’ailleurs des nouveautés et des possibilités
qui pouvaient se présenter en formation.
J’ai cependant toujours été accroché à l’enseignement
des bases. Si on possède ses bases rythmiques et techniques,
il est plus facile ensuite d’étudier d’autres
instruments, d’autres styles. C’est un peu apprendre à apprendre
par soi-même. Et aussi apprendre que la simplicité en
musique, ça n’est pas si facile que ça! Être
à la fois simple et musical, ça n’est pas si
simple! Jouer des trucs rapides, avec beaucoup de notes c’est
une chose. Mais si tu as quelque chose de simple à jouer
dans un grand orchestre, comme par exemple le Boléro de
Ravel ou des choses délicates
comme dans la musique de Bartók, il n’est pas certain
que tu vas y arriver si tu n’as pas tes bases et si tu n’as
jamais appris à jouer lentement.
RL : Pour revenir un peu à ton parcours de percussionniste,
on sait que dans une carrière on apprend souvent de musiciens
qu’on a côtoyés ou rencontrés. Quels
ont été ces
personnages qui t’on marqué?
PB : Elvin Jones et Don Ellis, par exemple, qui étaient
vraiment des innovateurs. Ils jouaient des choses différentes,
ce qui les démarquaient des autres. Don Ellis pouvait écrire
des oeuvres en 19/4, avec de longues lignes mélodiques.
Elvin Jones était aussi différent des autres : il
avait un jeu très précis et pouvait véritablement
entrer comme dans une transe dans ses improvisations.
Par contre, ce sont les vieux chefs d’orchestre qui m’ont
sans doute fait vibrer le plus, notamment avec leur incroyable
sens
des couleurs. Charles Munch par exemple, quand il était
venu à Montréal, je jouais les cymbales – j’ai
joué des cymbales presque toute ma vie - et dans La Mer
de Debussy, il y a un grand coup de cymbales frappées. Après
que j’aie joué ce coup, Munch a arrêté l’orchestre
et m’a dit « Cymbalier, ici je veux entendre une pluie
d’or! » Ça m’est resté, et j’ai
compris que pour jouer les cymbales, il ne suffisait pas seulement
de pratiquer à frapper des cymbales, il fallait aussi savoir
choisir les bons instruments et chercher les bonnes sonorités.
Avec Monteux c’était pareil, comme par exemple avec
les cloches dans Iberia où il savait nous mettre en contexte. Ça
n’était pas technique, c’était de la
couleur, et ça permettait de s’exprimer! Plus tard,
avec Metha, c’était plutôt l’excitation,
le feu. On ne savait jamais à quel tempo on jouerait le
soir. Aujourd’hui c’est devenu plus technique et ça
devient vite une routine. En musique contemporaine par contre, ça
restait excitant, on recréait constamment des univers sonores.
RL : Tu as dit que tu jouais les cymbales à l’orchestre.
Comment c’est venu? Concours de circonstances ou attrait
particulier pour les percussions métalliques?
PB : Il est vrai que j’ai toujours eu un
faible pour les instruments métalliques. Sans doute à cause
des résonnances,
des harmoniques, de la richesse de la sonorité. Mais il
est aussi vrai que ce sont les circonstances qui ont fait que j’ai
joué les cymbales à l’orchestre. Louis Charbonneau était
timbalier, Guy Lachapelle jouait la caisse claire, et le troisième,
moi, jouait les cymbales. Je me suis d’abord débrouillé avec
les instruments qui étaient à l’orchestre,
je suis ensuite allé à Boston chez Zildjian pour
choisir des cymbales, inspiré notamment par les remarques
de chefs comme Charles Munch. C’est un très beau répertoire
que celui des cymbales à l’orchestre : la musique
française pour les couleurs, la musique allemande pour
la lourdeur et la profondeur, etc. Et aussi jouer les cymbales
comblait mon appétit de précision rythmique. Il faut
dire qu’on avait une bonne section à l’orchestre
avec Charbonneau et Lachapelle. La 4e de Tchaïkovski par
exemple, c'était précis, ça
"coupait juste", et à la bonne place!
RL : Pour terminer, quels conseils donnerais-tu
aux jeunes qui sont actuellement au secondaire, qui ont commencé la
percussion et qui songent à aller
plus loin et en faire plus sérieusement?
PB : Il faut qu’ils écoutent toutes sortes de musiques
et surtout pas toujours la même. Qu’ils écoutent
de la musique contemporaine, qu’ils ouvrent leurs oreilles
et, surtout, qu’ils n’aient pas peur d’aimer
des choses différentes, à contre-courant.
Je me souviens avec Don Ellis, quand je faisais de la batterie à la
Tête de l’Art, un samedi soir, alors que la salle était
bondée, il était arrivé avec un tabouret et
deux jeux de cartes. Il avait alors dit aux musiciens qu’ils
devaient aller à tour de rôle chercher une carte et
jouer le nombre de notes correspondant au nombre sur la carte,
avec la nuance et la durée de leur choix. Une fois les deux
paquets de cartes passés, on avait réalisé qu’on
avait construit une pièce musicale qui se tenait, et que
les gens avaient écouté religieusement! Après,
j’étais allé demander à Ellis quelle
sorte de musique il écoutait pour arriver à ça.
Il m’avait répondu d’acheter les premiers disques
de la maison « Time Records ». C’étaient
des œuvres de John Cage, de Lou Harrison, de Berio, etc. La
pièce Circles de Berio était d’ailleurs sur
un de ces disques, pièce que j’ai eu par la suite
la chance de jouer. Donc écouter toutes sortes de musique
et, bien sûr, apprendre la base!