Après avoir suivi des cours de piano pendant quatre ans,
Louis Charbonneau entra en 1947 au Conservatoire de musique de
Montréal
où il étudia la percussion avec Louis Decair et Saul
Goodman. Dès 1950, il devint professeur au Conservatoire
où il forma plusieurs des percussionnistes qui oeuvrent
aujourd’hui au sein de différents orchestres canadiens.
Nommé timbalier de l'Orchestre des Concerts Symphoniques
de Montréal (qui devint par la suite l’Orchestre Symphonique
de Montréal) en 1950, il fut soliste à plusieurs
reprises, notamment dans le Concerto de Milhaud sous la direction
d'Igor Markevitch, qui l'invita en 1960 à prendre
part à la tournée américaine de l'Orchestre
Lamoureux de Paris. Son interprétation du Concertino de
Franco Donatoni et son jeu firent dire au critique Claude Gingras
dans le journal La Presse en 1976 : « Charbonneau est...
capable à la fois de la plus grande puissance et du plus
grand raffinement... C'est un peu un "poète des timbales" ».
En 1981, il participa à 19 représentations de L'Histoire
du soldat de Stravinsky dans les parcs de Montréal, sous
la direction de Charles Dutoit. À Stockholm, en 1985, il
fut le seul représentant d'un orchestre canadien à participer
au premier concert de l'Orchestre philharmonique du monde, diffusé par
satellite.
Louis Charbonneau a participé à plusieurs créations
québécoises et mondiales d’œuvres de compositeurs
québécois. En septembre 1977, il dirigea l’ensemble
des Percussions de Strasbourg et six percussionnistes de Montréal
dans l'exécution d'Ionisation de Varèse, oeuvre présentée
en première canadienne à Toronto en février
1969 par sa classe de percussion du Conservatoire de musique de
Montréal. Il siéga aux jurys des concours de percussion
aux conservatoires de Metz et Strasbourg en 1971 et de Paris en
1973, et fut la même année répétiteur
pour l'Orchestre Mondial des Jeunesses Musicales en Israël
. En plus de ses activités d’enseignement, au Conservatoire
de musique d’abord et à l’École Vincent-d’Indy
ainsi qu’à l’Université de Montréal
ensuite, il a dirigé des classes de maître au Royal
Conservatory of Music de Toronto en 1983, au Los Angeles Philharmonic
Institute ainsi qu’au Domaine Forget à Saint-Irénée,
Québec en 1989 et a donné des cliniques pour la Percussive
Arts Soc. à London, Ont. en 1990. En 1990 et 1991, il fut
timbalier de l'OS de Boston à l'occasion de quelques concerts
et participa à sa tournée européenne.1
En mars 1998, Louis Charbonneau prenait sa retraite de l’Orchestre
Symphonique de Montréal. Dans l’édition du
9 mars 1998 du Devoir, on pouvait lire:
«Louis
Charbonneau est certainement l’un des deux ou trois
meilleurs timbaliers au monde» fait remarquer le maestro
(Zubin) Metha.
Le meilleur, peut-être? lui suggère-t-on. «Peut-être,
oui»
Chose certaine, une référence. «Chaque fois que j'entends
un timbalier, je me pose la même question: comment Louis Charbonneau
aurait-il rendu ce passage?».2
2. Leduc, Louise. «48 ans de "vie commune" avec
l’OSM », Le Devoir, (9mars 1998), p. A1
Les propos qui suivent ont été recueillis le
15 avril 2003 par Robert Leroux
RL : Tu as joué 48 ans à l’Orchestre
Symphonique de Montréal. Comment cela a-t-il commencé?
LC : En fait j’ai joué à l’Orchestre
pendant presque 49 années. Mais on pourrait aussi dire que
j’ai été à l’orchestre beaucoup
plus tôt. Des 1937-38, j’avais 5 ou 6 ans, mon père
qui était contrebassiste solo - j’avais aussi un oncle
qui était violoncelliste solo - m’amenait aux répétitions.
Pour que je ne dérange pas, il me faisait asseoir derrère
les timbales. De là mon attirance pour l’instrument
sans doute. Mon père m’amenait aussi à Radio-Canada,
où je voyais des gens comme Frank et Arthur Gariépy
qui faisaient ce qu’on appelle maintenant des percussions
multiples – le concept ne date donc pas des années
60-70! J’étais fasciné par ce que je voyais
et entendais. Je me souviens, Frank Gariépy avait de belles
timbales chromées... Il jouait de tout, du xylophone, des
cloches-tubes, des timbales, de la batterie, des petites percussions,
je trouvais cela fascinant!
J’ai donc passé l’essentiel
de ma vie assis dans un orchestre. Plus tard, alors que j’étais
jeune étudiant
en percussion, le timbalier de l’Orchestre, Louis Decair,
exigeait que j'assiste à toutes les répétitions.
Il était très malade, et ça le sécurisait
sans doute de me voir là. Pendant ce temps, j’apprenais
un des aspects les plus important de mon métier : il me
faisait compter les mesures! A tout moment, il pouvait me demander « où sommes-nous
rendus? » C’était vers la fin des années ’40.
Ensuite, lorsqu’il y avait des œuvres où la
percussion était
plus en évidence, comme chez Pierre Mercure par exemple,
Decair me faisait occasionnellement jouer. Puis en 49 j’ai
du le remplacer aux timbales à pied levé. Je me souviens
la première fois, c’était avec Kubelik, la
1ère de Brahms et un concerto de Martinu. J’ai ensuite
fait la 7e de Beethoven avec Charles Munch… Puis en 50, après
le décès de Decair, on m'a offert le poste de timbalier.
RL : Et les études?
LC : J’avais fait du piano, mais
mon professeur m’avait
un peu découragé. Je voulais surtout faire de la
batterie. Mon père, qui voulait que je fasse les choses
sérieusement, m’incitait à aller au conservatoire.
Pour que j’y entre, il m’avait fait croire que je pourrais
y faire de la batterie – fin des années ’40,
tu parles!
Mais dès après ma première leçon, ça été le
coup de foudre. Malgré le fait que j’avais passé beaucoup
de temps assis derrière l’orchestre, je n’avais
jamais vraiment touché aux timbales. Je me souviens, Decair
m’avait donné des études de Gartner. Je suis
entré à la maison et j’ai solennellement annoncé à mon
père que je deviendrais timbalier. Plus tard, c’est
avec Saul Goodman de la Philharmonique de New York que j’ai
eu des cours. En 1950, j’étais le premier 1er prix
en percussion du Conservatoire.
RL : D’où te vient
ce feu sacré qui a fait
que tu es resté toujours aussi passionné par ton
instrument et ton métier à travers les années?
LC : D’abord j’adore mon instrument, j’ai toujours
beaucoup de plaisir à le jouer. J’ai eu des maîtres
dont Goodman et plusieur chefs d’orchestre pour qui le plaisir
de jouer était vital. J’ai été pour
ainsi dire élevé avec les chefs les meilleurs au
monde.
Avec Goodman, je me souviens avoir passé 6 ou 7 leçons
sur la seule 7e symphonie de Beethoven. Toute l’école
de timbales est dans cette symphonie là! Et si en plus tu
l’apprends avec un maître! Parfois, il me disait « c’était
bien, mais j’ai failli m’endormir, je n’ai pas
senti d’énergie ». Goodman cherchait toujours
une sorte d’énergie, une sorte d’intensité.
Pour lui, il était totalement inacceptable de ne pas faire
passer l’énergie. Mon tempérament un peu frondeur
vient sans doute de là.
RL : Et les chefs?
LC : Tu joues avec des Klemperer, Krips, Monteux,
Munch, tu apprends ton métier! Je me souviens un jour, on
répétait
une symphonie de Mozart avec Krips et ce matin-là, je n’étais
pas vraiment à mon meilleur. Krips m’appelle à sa
loge pour dire que je ne semblais pas intéressé par
mon travail. Je lui réponds alors « vous savez, Mozart,
ce n’est pas vraiment intéressant pour un timbalier ».
Alors ça, c’est Charbonneau qui dit au plus grand
spécialiste
de Mozart au monde que cette musique n’est pas intéressante
pour un timbalier! Il m’a alors répondu très
gentiment et très intelligemment que je ne connaissais sans
doute pas bien la musique de Mozart, et qu’il allait m'enseigner.
C’est
ainsi qu’il m’a fait comprendre qu’il
ne fallait pas jouer les timbales comme des tambours dans Mozart,
qu’il fallait que chaque note fasse totalement partie de
la musique, de l’harmonie, qu’il fallait que ça
s’intègre parfaitement. Ceci tombait à un bon
moment dans ma vie professionnelle. Goodman mettait beaucoup d’insistance
sur l’énergie et l’intensité, c’était
une école percussive et un peu agressive. Et là,
tout à coup, ce contact avec Krips à travers la musique
de Mozart, qui me disait que ma sonorité n’était
pas terrible. Et j’ai donc, pendant des années, travaillé cette
sonorité qu’il cherchait en expérimentant avec
différentes baguettes et différentes façons
de jouer. Quand Krips revenait périodiquement à Montréal,
il me disait « il y a du progrès… ».
Curieusement,
ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai
découvert, en lisant un ouvrage écrit pas sa veuve,
que Krips avait passé sept ans a Bayreuth à écouter
les répétitions du grand maître Knappertsbusch,
assis à coté du timbalier! Ce devait être un
excellent timbalier. Les timbaliers allemands étaient reconnus
pour leur extraordinaire sonorité.
Parmi les autres grands
chefs que j’ai fréquenté,
il y eu Monteux qui m’a introduit à la nomenclature
des instruments à percussion utilisés en Europe.
Autre exemple d’une leçon servie par un grand chef
: nous répétions un jour la 3e de Brahms, justement
avec Monteux. Il y a un moment où la timbale joue un fa
alors que l’orchestre
joue un sol. J’avais alors demandé à Monteux
de changer pour le sol. Il
m’avait répondu qu’il
ne fallait jamais rien changer dans la musique de l’époque
classique, sinon tout sonnait comme du Richard Strauss! Il me dit
cependant que si ça me faisait plaisir, je pouvais essayer
le sol, ce que je fis. Et c’est en jouant ce sol que j’ai
immédiatement entendu que je faisais une erreur. Il s’agissait
de trouver le bon volume et l’accord précis avec le
fa. Ces situations où un grand chef te fait vraiment expérimenter
et apprendre n’ont pas de prix.
RL : Est-ce différent
avec les chefs d’aujourd’hui?
LC : Aujourd’hui,
dès l’âge de 35 ou 40
ans ils sont déjà beaucoup en avion à aller
faire des répétitions et des concerts un peu partout
sur la planète. Avant, les chefs pouvaient rester très
longtemps au même endroit, souvent après avoir passé plusieurs
années comme instrumentiste dans un orchestre. Certains
de ces chefs connaissaient le répertoire par cœur avant
même de monter sur le podium pour la première fois.
RL : À l’OSM, tu jouais
les fameuses timbales Ringer de type Berlin. Peux-tu nous parler
de l’évolution
de l’instrument dans sa facture?
LC : Dans ma carrière,
je suis passé des timbales à clés
aux timbales à chaines, j’ai joué sur à peu
près toutes les sortes de timbales. Aujourd'hui, en Europe
notamment, il se fabrique des timbales très sophistiquées
avec des mécanismes et pédaliers très avancés.
Par exemple, un fabriquant comme Kolberg offre une timbale de
type Dresden avec un choix de trois types de cuves amovibles avec
formes ou profondeurs légèrement différentes
selon les besoins. Par ailleurs, on affirme aujourd’hui que
le martelage des cuivres, signe de grande qualité il y a
encore quelques années, serait un mythe, à moins
de conditions de martelage très particulières et
exceptionnelles. Au point de vue sonorité, ça n’apporte
pas grand chose, c’est surtout cosmétique.
Je considère que les cuves fabriquées sur
un tour produisent un instrument plus précis. Ceci dit,
les bonnes vieilles Ringer demeurent mon choix préféré.
C’est un instrument au timbre tout à fait spécial,
avec une chaleur inégalée pour moi. Certaines timbales
vont produire une note peut-être plus précise, mais
le son sera plus sec. Ça dépend d’une foule
de facteurs. Aujourd'hui, on trouve par exemple des timbales fabriquées
en série qui sont d’une très grande qualité,
comme les Yamaha, qui sont le résultat d'un travail constant d'amélioration.
RL : Que penser du débat peau naturelle – peau synthétique?
LC : En Europe on utilise plus les
peaux naturelles qu’en
Amérique, quoique certains chefs américains l’exigent.
Par exemple, j’ignore si c’est encore le cas,
mais à Philadelphie il était précisé dans
le contrat que le timbalier devait utiliser des peaux naturelles.
A la Philharmonique de New York, du temps de Boulez, il n’était
pas question pour Goodman d’utiliser des peaux de plastique.
Par contre, au niveau de l’entretien, les peaux naturelles
sont un enfer! Mais à la réflexion, je crois que
la différence vaut la peine. J’ai moi-même joué sur
des peaux naturelles jusqu’en 1967. Les peaux de plastique
demeurent un compromis, mais leur fabrication s’améliore
constamment, sans doute parce qu’il y a un retour actuellement
aux peaux naturelles. C’est un timbre spécial, une
autre façon de jouer. C’est aussi une question de
choix. Certaines œuvres se prêtent sans doute mieux
au plastique, comme la Sonate de Bartok par exemple. Par contre
pour certaines œuvres en orchestre j’utiliserais aujourd’hui
des peaux naturelles. Il y a aussi le compromis lié à la
difficulté des œuvres qui nécessitent des timbales
où les changements de notes sont facilités à la
fois par un système de pédalier moderne et des peaux
qui tiennent bien la note.
Ici à l’OSM, les fréquents
déplacements,
le climat difficile, les répétitions dans toutes
sortes de salles aux conditions atmosphériques variables
ont fait en sorte que j’ai préféré utiliser
le plastique assez tôt. A Boston par contre, Vic Firth a
continué avec les peaux naturelles beaucoup plus longtemps
que moi.
Quand on a une longue habitude de la sonorité particulière
des peaux naturelles, on recherche et on recrée, dans la
mesure du possible, cette sonorité une fois
qu’on
a changé pour le plastique. Gaber par exemple, à l’Université d’Indiana,
faisait faire à ses étudiants un stage sur des timbales à clé avec
des peaux naturelles pour développer l’oreille à cette
sonorité.
C’est comme à la caisse claire. Avec
des peaux naturelles, ça
n’est plus le même instrument. Shéhérazade
avec ça c’est beaucoup plus facile. D’ailleurs
beaucoup de percussionnistes ont maintenant les deux types d’instruments à leur
disposition.
RL : Quels conseils donner à ceux et celles
qui veulent commencer les timbales, notamment dans les écoles
secondaires où il n’y a pas souvent de spécialiste?
LC : Je conseillerais d’abord d’utiliser la méthode
Peters. C’est essentiellement la méthode Goodman,
mais avec plus d’explications, plus de détails. Ceci
dit, on ne peut pas reproduire ce qu’on ne voit pas et ce
qu’on entend pas. Il faut le repère. La musique ça
s’apprend en regardant et en écoutant. Bien sûr,
il n’y a pas de professeur de percussion dans toutes les écoles.
Je pense que la formule du séminaire périodique pourrait être
une bonne solution. Ceci pourrait d’ailleurs s’appliquer à tous
les instruments de percussion.
RL : Comment vois-tu les perspectives
d’emploi pour les percussionnistes,
du point du vue de la carrière de musicien d’orchestre?
LC : Faire de la musique c’est
faire de la musique, ce n’est
pas que jouer dans un orchestre symphonique. Aujourd’hui,
il faut savoir faire de tout. Les gens qui m’ont précédé comme
les frères Gariépy, jouaient de la musique pour les
films silencieux dans laquelle il faillait tout faire : claviers,
timbales, batteries, percussions, etc. Bien que cette époque
soit révolue, les exigences du métier demeurent les
mêmes, il faut faire plus que se spécialiser. Un jeune
a peu de chance en se spécialisant, il faut demeurer polyvalent.
RL : Oui mais pour revenir au métier de musicien d’orchestre,
la connaissance du répertoire en vue des auditions ne nécessite-t-elle
pas un travail immense qui force une certaine forme de spécialisation?
LC : Oui, mais les étudiants devraient avoir commencé à travailler
ce répertoire assez tôt dans leur formation. Dès
leur 2e ou 3e année de formation, les étudiants devraient
connaître les symphonies de Beethoven ou Mozart. Dès
sa 1ère année, un étudiant devrait commencer à faire
du répertoire d’orchestre à la caisse. Apprendre
le répertoire quand une audition se présente, c’est
beaucoup trop tard. D’ailleurs on constate maintenant que
certains orchestres ne donnent même plus de liste de répertoire
lorsqu’un poste s’ouvre. On s’attend à ce
que les candidats connaissent tout…
RL : Oui mais n’y
a-t-il pas de contradiction?
LC : On commence par tout faire et
on se spécialise ensuite.
Beaucoup de percussionnistes connus comme spécialistes d’un
instrument sont souvent très à l’aise sur d’autres
instruments. Tout ceci présuppose que les gens ont fait
un bon 6 ans au minimum de formation et ont acquis une bonne culture
musicale tout en travaillant leur instrument.